22 mai 2012

Première manifestation pacifique à Yangon contre les coupures d’électricité

Nous rentrons à Yangon de bonne heure mardi pour récupérer nos passeports à l’ambassade de Chine. Le soir, alors que nous faisons nos dernières photos dans la rue du côté de la pagode Sule, nous croisons de nombreux photographes. Il y a également deux camions de police. Manifestement quelque chose se prépare. Je discute avec un photographe local et comprenons que quelques chose est prévu pour 19h. Il me prend pour un journaliste ce qui n’est pas bon car le pays est interdit aux reporters internationaux.

Nous téléphonons alors à Ko Pwint qui nous explique qu’une manifestation est prévue pour protester contre les coupures d’électricité. Cette manifestation n’ayant pas été annoncée dans les règles, elle est illégale. Or la dernière manifestation à Yangon remonte à la fameuse « révolution safran » réprimée dans le sang en 2007.

Mais depuis les choses ont évoluées : les manifestations sont désormais autorisés à condition d’être déclarées à l’avance (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui). La semaine dernière dans une petite ville, puis dimanche à Mandalay des manifestations similaires ont eu lieu.

Nous avons constaté partout que l’électricité fonctionnait de façon très aléatoire. Tous les commerces importants et la plupart des hôtels où les étrangers sont admis sont équipés d’un groupe électrogène. Partout dans la rue, on peut entendre le vacarme de ces groupes et respirer pleinement leurs gaz d’échappement.

Mais les petits commerces qui se limitent généralement à une table dans la rue doivent se contenter d’une bougie. C’est la même chose dans les maisons. C’est donc naturellement qu’est née l’idée de défiler avec des bougies.
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Nous retrouvons notre ami et partons ensemble assister aux évènements et retrouvons beaucoup de photographes birmans que nous avons rencontré à l’institut français. Le quartier nous est très familier car c’est là que nous habitions lors de notre premier séjour à Yangon. Personne ne sait avec certitude comment les choses vont tourner. Pour la première fois je laisse à l’hôtel les passeports et la liasse de billets que je n’ai jamais quitté depuis notre arrivée dans le pays. Nous prenons beaucoup d’images mais prudemment car les journalistes occidentaux sont toujours interdits dans le pays. Il y a quelques policiers mais infiniment moins que lors des manifs en France.

Il y a tellement de gens dans la rue que la circulation est presque interrompue et c’est bien la première fois qu’on n’entend plus les klaxons incessants dans ce quartier ! Je compte à peine une dizaine de personnes tenant une bougie. L’action est localisée en un tout petit lieu où on voit un groupe portant quelques bougies, suivi de quelques policiers, le tout entouré par des centaines de photographes et une immense foule de curieux !

Les gens ont peur d’allumer des bougies, et les rares personnes qui le font sont la proie de centaines de photographes. Après un petit tour en ville la manifestation s’immobilise dans la pagode Sule. Un premier groupe pénètre dans la pagode, et un second s’installe juste en face.

La manifestation s'est déroulée dans le calme. Nous avons vu la police arrêter une personne mais elle n'est pas intervenue en force alors que la manifestation était illégale. Des milliers de curieux étaient présents ainsi qu'un nombre considérable de photographes.
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P1150096Après la manifestation, nous retrouvons l’une de ces rares personnes qui ont allumé une bougie et l’invitons à discuter autour d’une bière avec notre ami Ko Pwint.

Il n’est évidemment pas rassuré sur son sort mais annonce fermement qu’il poursuivra les manifestations le lendemain et les jours suivants jusqu’à ce que le mouvement prenne de l’ampleur. Il n’est pas rattaché à la LND (la ligue nationale pour la démocratie de Suu Kyi) et regrette l’absence de voix politiques. Nous apprenons que des manifestations à la bougie ont déjà eu lieu en 2003 dans la ville natale de Ko Pwint. Aung San Suu Kyi se rendait à Monywa pour un évènement important. Notre ami nous raconte ce jour là : les hommes finissent le travail plus tôt et toutes les femmes préparent à manger plus tôt que d’habitude pour pourvoir assister à l’évènement. Mais la junte que notre ami appelle « grand frère » coupe le courant dans toute la ville. Les habitants ne se découragent pas et sortent par dizaines de milliers dans les rues avec leurs bougies. La répression fut sanglante et la leader du mouvement emprisonnée. Nous connaissons la suite : sa récente libération et les changements intervenus depuis l’année dernière. Notre ami continue : de nombreux enfants disparurent ce jour là… Sous le coup de l’émotion il ne termine pas sa phrase ; son oncle est depuis ce jour sans nouvelle de ses deux enfants, comme beaucoup d’autres parents.

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